Chaque fois que je passe une chemise noire, je pense à Johnny Cash, autant dire presque tous les jours. The man in black, pas toujours mais pourtant, ce noir résume bien la
situation. Plus que le sincère respect pour les pauvres, JC a porté le deuil durant toute sa carrière. Pour Jack bien sûr, le frère adoré et pour montrer, surtout, qu'on est pas là pour rigoler , ou bien, dans ce cas, on porte une chemise plus claire.
Lorsque JC ressuscite en 1994 avec le premier volet de la série American Recordings, je suis déjà assez vieux pour ne pas être impressionné par cette voix grave et
profonde qui peut faire peur aux enfants. En même temps, je vais pas faire le malin. A cette époque, je ne connais encore que très peu de choses sur l'homme en noir : une petite compile de
la période Sun, son penchant pour les hors-la-loi et, surtout, son passage dans un Colombo des années 70. Je me souviens avoir été fasciné par cet épisode, Le chant du cygne (réalisé par Cassavettes!), dans lequel il incarne un chanteur de country gospel tiraillé
entre le Bien et le Mal. Sur le coup, il m'est strictement impossible d'imaginer que ce ringard de chanteur américain catholique se fera une place de choix,
quelques années plus tard, dans mon panthéon personnel.
En 1994, ça tombe bien, je suis prêt à encaisser ce qui va suivre. A ma connaissance, il s'agit d'un cas unique. Quel est le chanteur, que dis-je, l'Artiste, qui a pu ainsi
s'offrir une telle fin de carrière? Tentons une hypothétique transposition française en imaginant, je sais pas, Aznavour par exemple enregistrant une série de six albums majeurs entre 1994
et 2010. Une Oeuvre dans l'Oeuvre. Resterait à trouver un équivalent à Rick Rubin en producteur (je vois pas) qui lui aurait proposé de revisiter certains de ses standards, entouré de Rodolphe
Burger à la guitare et de transfigurer des morceaux de Noir Désir, d'Indochine et de la Mano Negra. N'importe quoi, je sais. C'est bien pour ça que le cas American Series de Cash est
proprement extraordinaire.
Cash le dit lui-même dans son autobiographie (1997), ce projet était improbable. C'est la grande force de Rick Rubin "au cheveu et la barbe qui semblaient n'avoir jamais vu un peigne" d'avoir créé un cadre conceptuel assez strict (conditions d'enregistrement et d'interprétation quasi mormonesques) à l'intérieur duquel JC a pu s'exprimer comme il en avait toujours rêvé : "...une collection de chansons parmi mes préférées, enregistrées de façon très intime avec juste ma voix et ma guitare, comme s'il était minuit et que vous et moi étions dans la même pièce, seul à seul.". Nick Cave, U2, Simon & Garfunkel, Depeche Mode, Beatles, Spain, Bonnie Prince Billy, Tom Petty, Beck, Nine Inch Nails, Sting, Neil Diamond, Springsteen, Soundgarden...mais aussi des traditionnels, des compos revisitées, de grands classiques de la Carter Family, et j'en passe, vont constituer le matériau d'un masterpiece en 6 volumes.
J'ai tenté l'expérience lors d'un long voyage en voiture. S'infliger les cinq premiers de la série d'affilée pour en ressortir un peu lessivé mais avec la puissante impression de l'avoir, là, sur le siège passager. Entre Toulouse et Paris, vous ne passez pas par Brive, Limoges, Châteauroux et Orléans mais par Kingsland-Arkansas, Nashville, Memphis et Ashland-Wisconsin. Vous ne croisez pas des Clio, des Picasso et des Scenic mais des Oldsmobile et des Cadillac un peu délabrées. Vous voyez aussi beaucoup d'églises, blanches, dans lesquelles vous avez envie d'entrer, peut-être pas pour prier mais pour simplement espérer entrevoir une lumière déchirant l'obscurité. Cette voix vous pénètre, littéralement, avec des mots dont vous comprenez le sens même avec un anglais de niveau collège. De toutes façons, c'est toujours la même chose, death, love, hate, redemption, kill, murder, road, brother, sister, mother, father, woman, man, devil, god, light, darkness, good, evil, hills, land, happiness...Ce qui est stupéfiant, c'est que même les reprises deviennent des compositions originales dans l'interprétation de Johnny Cash. Ce n'est pas simplement le fait de réussir à s'approprier une chanson en la transformant de manière habile, n'importe quel musicien un peu futé en est capable, non, c'est carrément de la réinventer, de la réincarner au plus profond. Unique je vous dis.
Reste une question délicate. A partir de 1997, JC est malade et le processus d'épuisement physique ne fera qu'empirer jusqu'à sa mort en 2003. Doit-on voir là un paramètre essentiel de l'intensité émotionnelle croissante qui se dégage de, disons, Solitary Man (III) jusqu'aux posthumes Hundred Highways (V) et Ain't no grave (VI)? Absolument et rien de malsain à ça. La voix tremble, le souffle se fait court et l'auditeur recherche lui-même l'oxygène qui va lui premettre d'aller au bout mais Johnny assure. Pourtant cette maladie n'est rien. Rien à côté des morts que traîne Johnny sur la longue route qui se termine. De Jack, le premier, à June la dernière, quatre mois avant la sienne. Je n'ai jamais entendu de déclaration d'amour plus bouleversante que celle de Rose of my heart (sur Hundred highways). C'est l'évidence, ce n'est pas un vulgaire diabète qui peut tuer Johnny Cash, c'est impossible, il est déjà mort plusieurs fois, dans les années 60, dans les années 80 et il a ressuscité à chaque fois. Mais le départ de June, impossible d'y survivre et c'est ça qu'on entend, il est là le manque d'oxygène. Reste plus alors qu'à enregistrer jusqu'au dernier souffle.
PS : Je souhaite que le compteur de ces american recordings reste bloqué à six. Je demande donc solennellement à Rick Rubin d'arrêter là, ça suffit, c'est déjà peut-être trop. A part ça, un seul site pour Johnny Cash, certainement le plus beau, le plus réussi des sites consacrés à un artiste. Et puis, la traduction de son autobiographie (Le Castor Astral, 2005) dans laquelle on peut se rendre compte, entre autres, de deux choses, au delà de l'archi connu (pilules, religion...) : le formidable air frais qu'a constitué le concept american series pour JC, et l'incroyable litanie des morts autour de lui (à peu près un toutes les trois pages). Quant au film Walk the line, bien sûr que c'est un bon biopic, avec un Joachim Phoenix tout à fait crédible (un peu chochotte quand même).
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Dans un article paru dans la Revue Philosophique de 1891 et intitulé l'art et la logique, Gabriel Tarde écrivait ceci : "(...) d'ailleurs,
un amour qui changerait sans cesse d'orientation, qui se nourrirait d'objets toujours nouveaux au lieu de rechercher le renouvellement d'un même objet, s'épuiserait bien plus vite encore, et
déploierait moins largement la capacité d'aimer, qu'un amour fidèle. Pareillement, pour parvenir à sa plénitude, le goût esthétique ne doit pas être trop changeant; il a besoin d'arrêter sa
course pour labourer et ensemencer son domaine."