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Mercredi 31 mars 2010 3 31 /03 /Mars /2010 21:11

  Chaque fois que je passe une chemise noire, je pense à Johnny Cash, autant dire presque tous les jours. The man in black, pas toujours mais pourtant, ce noir résume bien la situation. Plus que le sincère respect pour les pauvres, JC a porté le deuil durant toute sa carrière. Pour Jack bien sûr, le frère adoré et pour montrer, surtout, qu'on est pas là pour rigoler , ou bien, dans ce cas, on porte une chemise plus claire.
  Lorsque JC ressuscite en 1994 avec le premier volet de la série American Recordings, je suis déjà assez vieux pour ne pas être impressionné par cette voix grave et profonde qui peut faire peur aux enfants. En même temps, je vais pas faire le malin. A cette époque, je ne connais encore que très peu de choses sur l'homme en noir : une petite compile de la période Sun, son penchant pour les hors-la-loi et, surtout, son passage dans un Colombo des années 70. Je me souviens avoir été fasciné par cet épisode, Le chant du cygne (réalisé par Cassavettes!), dans lequel il incarne un chanteur de country gospel tiraillé entre le Bien et le Mal. Sur le coup, il m'est strictement impossible d'imaginer que ce ringard de chanteur américain catholique se fera une place de choix, quelques années plus tard, dans mon panthéon personnel. 
  En 1994, ça tombe bien, je suis prêt à encaisser ce qui va suivre. A ma connaissance, il s'agit d'un cas unique. Quel est le chanteur, que dis-je, l'Artiste, qui a pu ainsi s'offrir une telle fin de carrière? Tentons une hypothétique transposition française en imaginant, je sais pas, Aznavour par exemple enregistrant une série de six albums majeurs entre 1994 et 2010. Une Oeuvre dans l'Oeuvre. Resterait à trouver un équivalent à Rick Rubin en producteur (je vois pas) qui lui aurait proposé de revisiter certains de ses standards, entouré de Rodolphe Burger à la guitare et de transfigurer des morceaux de Noir Désir, d'Indochine et de la Mano Negra. N'importe quoi, je sais. C'est bien pour ça que le cas American Series de Cash est proprement extraordinaire.

  Cash le dit lui-même dans son autobiographie (1997), ce projet était improbable. C'est la grande force de Rick Rubin "au cheveu et la barbe qui semblaient n'avoir jamais vu un peigne" d'avoir créé un cadre conceptuel assez strict (conditions d'enregistrement et d'interprétation quasi mormonesques) à l'intérieur duquel JC a pu s'exprimer comme il en avait toujours rêvé : "...une collection de chansons parmi mes préférées, enregistrées de façon très intime avec juste ma voix et ma guitare, comme s'il était minuit et que vous et moi étions dans la même pièce, seul à seul.". Nick Cave, U2, Simon & Garfunkel, Depeche Mode, Beatles, Spain, Bonnie Prince Billy, Tom Petty, Beck, Nine Inch Nails, Sting, Neil Diamond, Springsteen, Soundgarden...mais aussi des traditionnels, des compos revisitées, de grands classiques de la Carter Family, et j'en passe, vont constituer le matériau d'un masterpiece en 6 volumes.

  J'ai tenté l'expérience lors d'un long voyage en voiture. S'infliger les cinq premiers de la série d'affilée pour en ressortir un peu lessivé mais avec la puissante impression de l'avoir, là, sur le siège passager. Entre Toulouse et Paris, vous ne passez pas par Brive, Limoges, Châteauroux et Orléans mais par Kingsland-Arkansas, Nashville, Memphis et Ashland-Wisconsin. Vous ne croisez pas des Clio, des Picasso et des Scenic mais des Oldsmobile et des Cadillac un peu délabrées. Vous voyez aussi beaucoup d'églises, blanches, dans lesquelles vous avez envie d'entrer, peut-être pas pour prier mais pour simplement espérer entrevoir une lumière déchirant l'obscurité. Cette voix vous pénètre, littéralement, avec des mots dont vous comprenez le sens même avec un anglais de niveau collège. De toutes façons, c'est toujours la même chose, death, love, hate, redemption, kill, murder, road, brother, sister, mother, father, woman, man, devil, god, light, darkness, good, evil, hills, land, happiness...Ce qui est stupéfiant, c'est que même les reprises deviennent des compositions originales dans l'interprétation de Johnny Cash. Ce n'est pas simplement le fait de réussir à s'approprier une chanson en la transformant de manière habile, n'importe quel musicien un peu futé en est capable, non, c'est carrément de la réinventer, de la réincarner au plus profond. Unique je vous dis.

  Reste une question délicate. A partir de 1997, JC est malade et le processus d'épuisement physique ne fera qu'empirer jusqu'à sa mort en 2003. Doit-on voir là un paramètre essentiel de l'intensité émotionnelle croissante qui se dégage de, disons, Solitary Man (III) jusqu'aux posthumes Hundred Highways (V) et Ain't no grave (VI)? Absolument et rien de malsain à ça. La voix tremble, le souffle se fait court et l'auditeur recherche lui-même l'oxygène qui va lui premettre d'aller au bout mais Johnny assure. Pourtant cette maladie n'est rien. Rien à côté des morts que traîne Johnny sur la longue route qui se termine. De Jack, le premier, à June la dernière, quatre mois avant la sienne. Je n'ai jamais entendu de déclaration d'amour plus bouleversante que celle de Rose of my heart (sur Hundred highways). C'est l'évidence, ce n'est pas un vulgaire diabète qui peut tuer Johnny Cash, c'est impossible, il est déjà mort plusieurs fois, dans les années 60, dans les années 80 et il a ressuscité à chaque fois. Mais le départ de June, impossible d'y survivre et c'est ça qu'on entend, il est là le manque d'oxygène. Reste plus alors qu'à enregistrer jusqu'au dernier souffle.

 

PS : Je souhaite que le compteur de ces american recordings reste bloqué à six. Je demande donc solennellement à Rick Rubin d'arrêter là, ça suffit, c'est déjà peut-être trop. A part ça, un seul site pour Johnny Cash, certainement le plus beau, le plus réussi des sites consacrés à un artiste. Et puis, la traduction de son autobiographie (Le Castor Astral, 2005) dans laquelle on peut se rendre compte, entre autres, de deux choses, au delà de l'archi connu (pilules, religion...)  : le formidable air frais qu'a constitué le concept american series pour JC,  et l'incroyable litanie des morts autour de lui (à peu près un toutes les trois pages). Quant au film Walk the line, bien sûr que c'est un bon biopic, avec un Joachim Phoenix tout à fait crédible (un peu chochotte quand même).

 

 

Par Joël Calatayud - Publié dans : Rock And Roll High School
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Mercredi 3 mars 2010 3 03 /03 /Mars /2010 11:38

les-ennuis.png  Dans un article paru dans la Revue Philosophique de 1891 et intitulé l'art et la logique, Gabriel Tarde écrivait ceci : "(...) d'ailleurs, un amour qui changerait sans cesse d'orientation, qui se nourrirait d'objets toujours nouveaux au lieu de rechercher le renouvellement d'un même objet, s'épuiserait bien plus vite encore, et déploierait moins largement la capacité d'aimer, qu'un amour fidèle. Pareillement, pour parvenir à sa plénitude, le goût esthétique ne doit pas être trop changeant; il a besoin d'arrêter sa course pour labourer et ensemencer son domaine."
  Cela fait des années, qu'Atomic Ben laboure et ensemence son domaine. Bien plus que la devise d'OTH, le rock n'roll est la dernière aventure du monde civilisé, qu'il fait sienne en concert et qui a le mérite de transcender le moindre riff en mi/la/si, la citation de Tarde illustre parfaitement le creusement obsessionnel du même sillon pratiqué par Ben et son groupe Les Ennuis Commencent. A les voir fêter la sortie de leur nouvel album Superfriends, dans leur fief du bassin de Decazeville, dans une salle communale bondée de 400 personnes, on se dit, un peu naïvement mais ça fait du bien, que le Rock n'est pas mort. Ou alors qu'il bouge encore, même si ce n'est que pour un soir de tempête, un samedi de février 2010. Le Ben est trop intelligent et connaisseur de la chose pour savoir que l'on est plus, ni en 1955 du coté de Memphis, ni en 1962 dans une caverne de Liverpool, ni en 1965 dans un garage de Los Angeles, ni en 1969 dans le Michigan, ni...ok, et alors? J'ai toujours été frappé par le décalage qu'il pouvait y avoir entre les théories désabusées du rock, dont la plupart des gens se contrefout, et la réalité du terrain. Quel est l'intérêt, aujourd'hui, de balancer sur une scène la version de I fought the law des Clash comme si c'était une question de vie ou de mort? Eh bien, justement peut-être, une question de vie ou de mort...Et de continuer à jouer le jeu, perpétuer une tradition, une lignée autant batarde que racée qu'illustre la musique des EC. Après tout, il y a bien des gens de moins de 30 ans qui n'ont pas eu la chance d'être carrément électrocuté, dans les années 80, par les concerts des Dogs, de Little Bob, des Batmen, des Fixed Up, des Roadrunners...et d'envisager, dès le lendemain, de monter un groupe pour massacrer Teenage letter et The land of 1000 dances. Merci à Mister Atomic Ben et ses Ennuis Commencent, comme à quelques autres en Normandie, en Bourgogne ou en PACA, de tenir le flambeau haut et raide.

Par Joël Calatayud - Publié dans : Collègues De Travail
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Lundi 8 février 2010 1 08 /02 /Fév /2010 09:19
Parmi ces gens, le prochain Masterpieces. Un indice : il faudra attendre le 26 février.







Par Joël Calatayud - Publié dans : Rock And Roll High School
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Dimanche 7 février 2010 7 07 /02 /Fév /2010 22:32

Ben oui, ce blog est dans un grand sommeil. Pas le temps de me replonger dans mes masterpieces ni trop envie de rajouter du bruit réseau-sociologique. Malgré tout, afin de calmer l'attente fébrile des fans, j'ai retrouvé un vieil article masterpiece au chaud dans un tiroir...

Par Joël Calatayud
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Dimanche 7 février 2010 7 07 /02 /Fév /2010 16:15

   AC/DC n'a pas besoin de moi pour être réhabilité. Aujourd'hui tout le monde aime le maître étalon du rock bourrin. Quasi tendance, même les Inrocks adorent. Mais moi, j'ai un peu honte. Honte d'avoir méprisé le quintet australien pendant tant d'années. Pendant lesquelles il fallait se la jouer finement. Ou alors, tant qu'à faire dans le lourd, se chercher des cautions faisant l'unanimité. Motorhead par exemple, voire Metallica ou alors le grunge. "Ouais tu 'ois Motorhead c'est pas du hard-rock en fait c'est du rock n'roll dur et speed tu 'ois...". Honte à moi d'avoir eu honte d'aimer AC/DC, plus particulièrement Highway to hell. Et cette maladie honteuse a très vite commencé. Au début, tout va bien. En 1979, dans les boums de MJC ou les anniversaires de copines le mercredi après-midi, on danse. Indifféremment, sur Ram Jam (Oh! Oh! Black Betty Bam A Lam), sur James Brown, sur Telephone, sur Police, sur les Eagles (slow), sur Dire Straits même, sur Bob Marley et surtout sur du Hard. Dans une main, la kro, dans l'autre une espèce de guitare imaginaire, miniature. La chorégraphie, très facile, consistant en un dodelinement assez brutal de la tête tout en effectuant une marche à petits pas et SUR PLACE! Highway to hell, Touch too much, Shot down in flames... jusqu'au jour où j'ai décidé que ça suffisait d'être ridicule, c'était le bonheur. A l'état brut, sans fioritures, calibré couplet/refrain/solo, une basse batterie énorme et par-dessus, la voix d'une fouine en rut. Comment peut-on intellectualiser des heures sur les Ramones, DMZ, Radio Birdman et sous-estimer à ce point AC/DC? C'est pourtant ce que j'ai fait. Pardon, Saint-Angus! Bon, il faut dire que tu y as mis du tiens avec tes culottes courtes, ton cartable d'écolier, grotesques mais quand même, oublier cette précision, ce jeu hard-bluesy délicieux, cette furie rock n'roll, c'est honteux! Et ce morceau "Beating around the bush" au riff démoniaque, digne de Led Zep. Et puis, non content de mépriser le groupe en société (tout en l'adorant en cachette), je méprisais aussi son public! Des veaux! De la viande saoûle sans cervelle! C'est en grande partie vrai et alors? Il y a, chez le fan de hard-rock, dans cet abandon quasi-animal, quelque chose d'innocent; une spontanéité que le fan cérébral ignore. La plupart du temps d'ailleurs, celui-ci ignore qu'en vérité...il se fait chier...et sa copine avec. Vous me direz, et le public punk alors? Et psycho? Ben non, c'est pas pareil, sauvage mais pas bonhomme. Chez les rockab peut-être et en aucun cas chez un public qui aurait lu trop de (certains) livres. 
  Cela ne m'enlève en rien le droit d'avoir une tendresse particulière pour Bon "dur comme un os" Scott. J'en suis plus très sûr aujourd'hui mais à l'époque j'aurais bien aimé l'avoir comme pote. Il m'avait l'air sympa et disponible pour siffler des pintes en regardant le tournoi des 5 nations, un France-Ecosse par exemple sous la pluie de Murrayfield ou bien les chevauchées fantastiques de JPR Williams avec le Pays de Galles. On devait bien rigoler avec lui. Mais il s'est tellement amusé qu'il en est mort, dans une Renault 5, étouffé dans son vomi. C'est sûr, c'est pas Jim Morrison mais c'est pas mal quand même non?

Par Joël Calatayud - Publié dans : Rock And Roll High School
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